Alexithymie : quand les émotions n'ont pas de mots

Personne pensive devant une fenêtre embuée, illustrant la difficulté à accéder à ses émotions

L'alexithymie est étroitement liée à l'intelligence émotionnelle. Où en êtes-vous ?

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Quelqu'un vous demande « comment tu te sens ? » et votre esprit reste vide. Non pas que vous refusiez de répondre. Non pas que vous cachiez quelque chose. Vous ne trouvez tout simplement pas les mots. Vous percevez peut-être une tension dans la poitrine, un nœud dans l'estomac, une fatigue diffuse, mais le lien entre ces sensations physiques et un mot – colère, tristesse, anxiété – ne se fait pas. Ce n'est pas de l'indifférence. Ce n'est pas un choix. C'est ce que la psychologie appelle l'alexithymie, un trait qui touche environ une personne sur dix et qui reste encore largement méconnu du grand public.

Qu'est-ce que l'alexithymie ?

Le terme a été forgé en 1973 par le psychiatre américain Peter Sifneos, à partir du grec : a (sans), lexis (mot) et thymos (émotion). Littéralement, « sans mots pour les émotions ». Sifneos avait observé que certains de ses patients souffrant de troubles psychosomatiques – douleurs chroniques, problèmes gastro-intestinaux, affections cutanées sans cause médicale identifiable – partageaient une caractéristique commune : une incapacité marquée à décrire ce qu'ils ressentaient émotionnellement.

Un point fondamental doit être posé d'emblée : l'alexithymie n'est pas un trouble mental. Elle n'apparaît ni dans le DSM-5 ni dans la CIM-11 comme diagnostic à part entière. C'est un trait de personnalité, un continuum sur lequel chaque individu se situe quelque part entre une conscience émotionnelle très riche et une difficulté majeure à accéder à ses états internes. Ce n'est pas non plus un synonyme de froideur ou d'insensibilité. La personne alexithymique ressent des émotions – son corps réagit, son système nerveux s'active – mais la traduction consciente de ces réactions en catégories émotionnelles reconnues (« je suis triste », « je suis en colère ») est altérée.

La prévalence est significative. Les études épidémiologiques estiment qu'environ 10 % de la population générale présente un niveau élevé d'alexithymie (Salminen et al., 1999). Ce chiffre monte considérablement dans certaines populations cliniques : jusqu'à 40 % chez les personnes souffrant de troubles du spectre autistique (Bird & Cook, 2013) et des taux élevés chez les personnes atteintes de troubles alimentaires, de dépendances ou de dépression.

Il est également essentiel de distinguer l'alexithymie de la suppression émotionnelle. Dans la suppression, la personne identifie ce qu'elle ressent mais choisit délibérément de ne pas l'exprimer, souvent sous l'influence de normes sociales ou culturelles. Dans l'alexithymie, le problème se situe en amont : l'émotion n'est pas reconnue comme telle. La personne ne cache pas ce qu'elle ressent – elle ne sait pas ce qu'elle ressent.

Les trois facettes de l'alexithymie

L'outil de mesure de référence est la TAS-20 (Toronto Alexithymia Scale), développée par Bagby, Parker et Taylor en 1994. Ce questionnaire de 20 items a été validé dans de nombreuses langues et cultures. Il évalue trois dimensions distinctes qui constituent les trois facettes du trait.

Difficulté à identifier ses émotions

C'est la facette la plus centrale. La personne éprouve des sensations internes – agitation, oppression, malaise – mais ne parvient pas à déterminer s'il s'agit de colère, d'anxiété, de tristesse ou de faim. Les états émotionnels restent confus, indifférenciés. Quand quelqu'un demande « qu'est-ce que tu ressens ? », la réponse honnête serait « je ne sais pas ». Cette confusion peut générer de la frustration, autant pour la personne elle-même que pour son entourage.

Difficulté à décrire ses émotions

Même lorsqu'une émotion est partiellement identifiée, la personne alexithymique peine à la communiquer. Le vocabulaire émotionnel est restreint. À la question « comment te sens-tu ? », la réponse tourne souvent autour de sensations physiques (« j'ai mal au ventre », « je suis fatigué ») plutôt que d'états affectifs. Ce n'est pas un problème linguistique général : la personne peut être parfaitement articulée sur des sujets factuels. C'est spécifiquement le registre émotionnel qui est appauvri.

Pensée orientée vers l'extérieur

La troisième facette désigne une tendance à se concentrer sur les faits concrets, les événements extérieurs et les détails pratiques plutôt que sur le monde intérieur. Les conversations portent sur ce qui s'est passé (« j'ai eu une réunion, puis j'ai déjeuné, puis j'ai pris le métro ») sans référence aux états émotionnels associés. L'introspection est limitée, non par refus mais par difficulté d'accès. La vie intérieure semble pauvre, non parce qu'elle l'est objectivement, mais parce que la personne n'a pas les clés pour l'explorer.

Silhouette pensive devant un paysage brumeux, évoquant la difficulté à mettre des mots sur ses états internes

Ce que les neurosciences nous apprennent

Les recherches en neuroimagerie ont considérablement enrichi la compréhension de l'alexithymie au cours des deux dernières décennies. Un résultat revient de manière constante : les personnes présentant un haut niveau d'alexithymie montrent une activité réduite de l'insula antérieure, une région du cerveau impliquée dans l'interocéption, c'est-à-dire la perception des signaux internes du corps.

L'interocéption est le processus par lequel le cerveau surveille et interprète les signaux provenant de l'intérieur de l'organisme : battements cardiaques, tensions musculaires, mouvements digestifs, température interne. Ces signaux corporels constituent la matière première de l'expérience émotionnelle. Selon les modèles neuroscientifiques contemporains, notamment ceux de Damasio et de Craig, éprouver une émotion suppose d'abord que le cerveau détecte un changement dans l'état du corps, puis qu'il interprète ce changement en lui attribuant une signification émotionnelle. C'est précisément à cette étape que l'alexithymie intervient.

Les travaux de Bird et al. (2010) ont montré que l'alexithymie était associée à une réduction de la précision interocéptive : les personnes alexithymiques sont moins capables de percevoir avec justesse leurs propres battements cardiaques, un indicateur classique de la sensibilité aux signaux corporels. Cette difficulté interocéptive expliquerait pourquoi les émotions restent « dans le corps » sans être reconnues comme des émotions : le signal arrive, mais il n'est pas correctement décodé.

Il est important de noter que l'alexithymie n'est pas réductible à un déficit neurologique simple. C'est un phénomène multidéterminé, où les facteurs génétiques, les expériences précoces (notamment la qualité de l'attachement et la validation émotionnelle parentale) et les facteurs culturels interagissent. Les études de jumeaux suggèrent une héritabilité modérée, autour de 30 à 33 % (Jorgensen et al., 2007), ce qui laisse une large place aux influences environnementales.

Conséquences sur la santé et les relations

L'observation initiale de Sifneos était déjà centrée sur le lien entre alexithymie et troubles psychosomatiques. Cinquante ans de recherche ont largement confirmé cette association. Les personnes présentant un haut niveau d'alexithymie rapportent davantage de symptômes physiques médicalement inexpliqués : douleurs chroniques, syndrome du côlon irritable, fibromyalgie, céphalées de tension. L'hypothèse dominante est que les émotions non identifiées et non élaborées cognitivement trouvent une voie d'expression somatique : le corps parle quand les mots manquent.

Sur le plan relationnel, les conséquences sont tout aussi significatives. L'intimité émotionnelle repose sur la capacité à partager ce que l'on ressent, à accueillir les émotions de l'autre et à y répondre de manière ajustée. Lorsque l'un des partenaires ne parvient pas à nommer ses émotions, l'autre peut se sentir face à un mur – non par mauvaise volonté, mais par impossibilité. Les recherches de Humphreys, Wood et Parker (2009) montrent que l'alexithymie est associée à une moindre satisfaction relationnelle, tant pour la personne elle-même que pour son partenaire.

L'alexithymie est également un facteur de risque pour plusieurs troubles cliniques. Elle est fréquemment retrouvée en comorbidité avec la dépression, les troubles anxieux, les troubles alimentaires et les addictions. Le mécanisme est compréhensible : quand on ne parvient pas à identifier la source de son malaise, on ne peut pas mettre en place des stratégies de régulation adaptées. Les comportements compensatoires – alcool, alimentation compulsive, évitement – deviennent des tentatives de régulation émotionnelle par défaut.

Mains reposant sur une table, illustrant la recherche de connexion émotionnelle

Pistes pour développer sa conscience émotionnelle

L'alexithymie n'est pas une fatalité. Si la composante génétique est réelle, la plasticité cérébrale permet un travail sur la conscience émotionnelle à tout âge. Les approches validées par la recherche convergent sur plusieurs axes complémentaires.

L'apprentissage du vocabulaire émotionnel

Cela peut sembler simpliste, mais les recherches de Lieberman et al. (2007) ont montré que le simple fait de nommer une émotion (« affect labeling ») réduit l'activation de l'amygdale, la structure cérébrale impliquée dans les réactions émotionnelles. Enrichir son vocabulaire émotionnel, apprendre à distinguer la frustration de la colère, la mélancolie de la tristesse, l'appréhension de la peur, crée de nouvelles catégories mentales qui permettent un traitement émotionnel plus fin. Utiliser des listes d'émotions ou des roues émotionnelles comme support constitue un premier pas concret.

Le travail sur l'interocéption

Puisque l'alexithymie est liée à un déficit interocéptif, améliorer la perception des signaux corporels est un levier pertinent. Les pratiques de pleine conscience (mindfulness), et en particulier le body scan (balayage corporel), entraînent l'attention portée aux sensations internes. Les études montrent que la pratique régulière de la pleine conscience améliore la précision interocéptive et réduit les scores d'alexithymie (Norman et al., 2019). L'idée n'est pas de forcer une émotion mais d'apprendre à écouter ce que le corps signale, sans jugement, avec curiosité.

L'écriture expressive

Le protocole d'écriture expressive développé par Pennebaker consiste à écrire librement pendant 15 à 20 minutes sur une expérience émotionnellement chargée, sans se soucier de la forme. Pour les personnes alexithymiques, cet exercice force une mise en mots progressive de l'expérience interne. Les recherches montrent des bénéfices sur la santé physique et psychologique, y compris chez les personnes présentant des niveaux élevés d'alexithymie (Pennebaker & Smyth, 2016).

La psychothérapie adaptée

Les approches thérapeutiques classiques, fondées sur la verbalisation des émotions, peuvent être déroutantes pour une personne alexithymique : on lui demande précisément ce qu'elle ne sait pas faire. Les thérapies qui intègrent une dimension corporelle – thérapie sensorimotrice, EMDR, approches basées sur la mentalisation – offrent des voies d'accès alternatives. La thérapie basée sur la mentalisation (MBT) est particulièrement pertinente : elle travaille explicitement la capacité à se représenter ses propres états mentaux et ceux d'autrui, compétence directement altérée dans l'alexithymie.

Le rôle de l'entourage

Pour les proches d'une personne alexithymique, comprendre la nature du trait change la dynamique relationnelle. Plutôt que d'exiger « dis-moi ce que tu ressens », il est plus efficace de proposer des options (« est-ce que tu te sens plutôt triste ou plutôt en colère ? ») ou de partir des sensations physiques (« tu as l'air tendu, est-ce que quelque chose te préoccupe ? »). La patience et la validation sont essentielles : apprendre à nommer ses émotions à l'âge adulte est un processus lent qui demande un environnement sécurisant.

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Questions fréquentes sur l'alexithymie

L'alexithymie affecte-t-elle les relations de couple ?

Oui. Les travaux de Humphreys, Wood et Parker (2009) montrent que l'alexithymie est associée à une satisfaction relationnelle plus faible, tant pour la personne concernée que pour son partenaire. La difficulté à exprimer ses émotions et à décoder celles de l'autre crée un décalage émotionnel dans le couple. Le partenaire peut se sentir rejeté ou ignoré alors que la personne alexithymique éprouve des émotions qu'elle ne parvient simplement pas à communiquer.

L'alexithymie peut-elle apparaître après un traumatisme ?

Oui. On distingue l'alexithymie primaire, considérée comme un trait stable de la personnalité, de l'alexithymie secondaire, qui peut se développer en réponse à un traumatisme psychologique, un stress post-traumatique ou un épisode dépressif majeur. Dans ce cas, la difficulté à identifier ses émotions fonctionne comme un mécanisme de protection : le psychisme « coupe » l'accès conscient aux émotions trop intenses.

L'alexithymie est-elle liée à l'autisme ?

Les deux conditions se chevauchent fréquemment mais sont distinctes. Environ 50 % des personnes autistes présentent des niveaux élevés d'alexithymie, contre environ 10 % dans la population générale. Les travaux de Bird et Cook (2013) suggèrent que les difficultés émotionnelles souvent attribuées à l'autisme sont en réalité liées à l'alexithymie co-occurrente. Un autiste sans alexithymie peut très bien identifier et exprimer ses émotions.

Peut-on développer de l'alexithymie à l'âge adulte ?

Oui, c'est ce qu'on appelle l'alexithymie secondaire. Elle peut apparaître après un traumatisme, un épisode dépressif majeur, un deuil ou un stress post-traumatique. Dans ce cas, le psychisme réduit l'accès conscient aux émotions comme mécanisme de protection. Contrairement à l'alexithymie primaire (trait stable), l'alexithymie secondaire est généralement réversible avec un accompagnement thérapeutique adapté.

Sources

Sifneos, P. E. (1973). The prevalence of 'alexithymic' characteristics in psychosomatic patients. Psychotherapy and Psychosomatics, 22(2-6), 255-262.
Bagby, R. M., Parker, J. D. A. & Taylor, G. J. (1994). The twenty-item Toronto Alexithymia Scale–I. Item selection and cross-validation of the factor structure. Journal of Psychosomatic Research, 38(1), 23-32.
Salminen, J. K., Saarijärvi, S., Äärelä, E., Toikka, T. & Kauhanen, J. (1999). Prevalence of alexithymia and its association with sociodemographic variables in the general population of Finland. Journal of Psychosomatic Research, 46(1), 75-82.
Bird, G., Silani, G., Brindley, R., White, S., Frith, U. & Singer, T. (2010). Empathic brain responses in insula are modulated by levels of alexithymia but not autism. Brain, 133(5), 1515-1525.
Bird, G. & Cook, R. (2013). Mixed emotions: The contribution of alexithymia to the emotional symptoms of autism. Translational Psychiatry, 3(7), e285.
Jorgensen, M. M., Zachariae, R., Skytthe, A. & Kyvik, K. (2007). Genetic and environmental factors in alexithymia: A population-based study of 8,785 Danish twin pairs. Psychotherapy and Psychosomatics, 76(6), 369-375.
Humphreys, T. P., Wood, L. M. & Parker, J. D. A. (2009). Alexithymia and satisfaction in intimate relationships. Personality and Individual Differences, 46(1), 43-47.
Lieberman, M. D., Eisenberger, N. I., Crockett, M. J., Tom, S. M., Pfeifer, J. H. & Way, B. M. (2007). Putting feelings into words: Affect labeling disrupts amygdala activity in response to affective stimuli. Psychological Science, 18(5), 421-428.
Norman, H., Marzano, L., Coulson, M. & Oskis, A. (2019). Effects of mindfulness-based interventions on alexithymia: A systematic review. Evidence-Based Mental Health, 22(1), 36-43.
Pennebaker, J. W. & Smyth, J. M. (2016). Opening Up by Writing It Down: How Expressive Writing Improves Health and Eases Emotional Pain. Guilford Press.